Il faut appeler les choses par leur nom, même si cela pique. En Haïti, une partie de l’espace public s’est laissé confisquer par une espèce nouvelle, bruyante, pressée, souvent convaincue d’être “média” parce qu’elle est visible : le réseausocialiste. Ce n’est pas un citoyen qui s’exprime ce droit est sacré. C’est un personnage qui mime le journalisme tout en en sabotant la substance. Il ne cherche pas la vérité : il cherche l’adhésion. Il ne collecte pas des faits : il collecte de l’attention. Il ne rend pas compte : il performe. Et pendant que le public rit, partage, commente, s’indigne, le métier de journaliste, le vrai ; se retrouve traîné dans la boue, confondu avec une foire permanente où la vitesse sert d’alibi et où l’exactitude devient un luxe.
La différence est pourtant nette, presque clinique. Le journaliste travaille sous contraintes : vérification, recoupement, responsabilité éditoriale, droit de réponse, correction, contextualisation, traçabilité des sources. Le “réseausocialiste”, lui, travaille sous dopamine : buzz, camps, rumeurs, insinuations, montage, hashtags, capture d’écran sans origine, “on dit”, “yo di”, “mwen tande”. Le premier avance lentement parce qu’il sait qu’une information fausse peut briser des vies. Le second avance vite parce qu’il sait qu’une information choquante peut faire exploser une audience. Le premier se demande : est-ce vrai ? Le second se demande : est-ce viral ?
Cette dérive n’est pas seulement morale ; elle est structurelle, alimentée par une économie de l’attention qui récompense le spectaculaire et punit la nuance. Les chiffres racontent la scène : au mois de décembre 2025, Facebook concentrait l’immense majorité de la “part de marché” des réseaux sociaux en Haïti (plus de 80 % selon les mesures de trafic), loin devant les autres plateformes. Au début de 2025, la portée publicitaire de Facebook en Haïti équivalait à 22,4 % de la population totale (et à 35,4 % des adultes de 18 ans et plus). Autrement dit, une large part de l’opinion se forme dans un environnement où la plateforme n’a aucune obligation de vérité, mais une obligation de performance : faire rester, faire cliquer, faire réagir. Le résultat est prévisible : dans un pays déjà fracturé par la crise, la peur et la fatigue, la “nouvelle” la plus partagée n’est pas la plus solide ; c’est la plus inflammable.
Et voici le drame : cette machine s’attaque d’abord à la confiance, donc au tissu social. Une étude sur l’écosystème d’information en Haïti (enquêtes et groupes de discussion, début 2024) montre que beaucoup de citoyens vérifient en recoupant entre plusieurs personnes, réseaux sociaux et médias, et que le recoupement est également privilégié par une large majorité de journalistes interrogés. C’est révélateur : même le public a compris qu’il marche sur un sol miné. Mais à force de devoir “se débrouiller” pour distinguer le vrai du faux, on glisse vers une société où l’on ne croit plus rien ou pire, où l’on ne croit plus que ce qui flatte notre camp. La désinformation ne gagne pas seulement quand elle convainc ; elle gagne quand elle épuise.
Pendant ce temps, les journalistes, eux, font leur travail sous menace. Toujours selon cette étude, une proportion importante de journalistes interrogés déclare avoir déjà subi des pressions politiques ou des menaces dans le traitement de sujets sensibles. Dans un tel contexte, remplacer la méthode par le vacarme n’est pas une modernisation : c’est une mise en danger. Car le “réseausocialiste” ne paie pas le prix du métier qu’il imite. Il n’assume ni les risques, ni les règles, ni les conséquences. Il peut salir, puis disparaître ; accuser, puis supprimer ; se tromper, puis faire comme si de rien n’était. Le journaliste, lui, reste comptable devant sa rédaction, ses sources, son public, et l’Histoire.
On objectera : “Les médias traditionnels aussi font des erreurs.” Bien sûr. Le journalisme n’est pas infaillible ; il est perfectible. Mais il possède une chose que le réseausocialisme méprise : le mécanisme de correction. Une erreur reconnue, corrigée, contextualisée, est une preuve de sérieux. Une rumeur lancée, amplifiée, puis oubliée, est une preuve de cynisme. C’est exactement là que le métier se distingue : non pas par une prétendue pureté, mais par une discipline une hygiène intellectuelle. Et cette hygiène est indispensable, surtout quand l’insécurité, la propagande, les manipulations et les intérêts privés s’entremêlent. Le classement mondial de la liberté de la presse rappelle que l’environnement haïtien est fragile ; en 2025, Haïti est classée 111e sur 180 par Reporters sans frontières. Quand la presse est déjà sous pression, l’écosystème informationnel n’a pas besoin d’une concurrence de clowns armés de Wi-Fi ; il a besoin de rigueur, de sécurité, de pluralisme, et de moyens.
Alors comment rendre le lecteur “heureux” au milieu de cette amertume ? En lui disant la vérité utile : nous pouvons relever le niveau mais pas avec des sermons. Avec des réflexes simples, presque élégants, qui redonnent du pouvoir au public et de la valeur au vrai journalisme.
Refusons la tyrannie de l’instant. Une information qui arrive dix minutes plus tard mais qui est vérifiée vaut mieux qu’une “primeur” qui détruit une réputation. Récompensons les médias qui corrigent, qui citent, qui recoupent. Méfions-nous des contenus qui humilient, qui excitent la haine, qui vendent des certitudes sans preuves. Exigeons des faits datés, des lieux précis, des sources identifiables. Et surtout : apprenons à reconnaître les signaux du réseausocialisme l’émotion obligatoire, la conclusion avant l’enquête, la morale avant la preuve, la foule avant le fait.
Ce n’est pas nostalgique. C’est moderne au sens noble : moderniser, c’est outiller la société contre la manipulation. Le futur des médias haïtiens ne dépend pas seulement des journalistes ; il dépend aussi des citoyens qui décident, chaque jour, ce qu’ils financent par leur attention. Dans l’économie de l’attention, partager sans vérifier, c’est voter sans lire. Et nous connaissons déjà les résultats de ce genre de vote.
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