Depuis plusieurs jours, une affirmation circule massivement sur les réseaux sociaux, notamment en créole : TikTok version États-Unis serait désormais en train de vérifier le statut d’immigration, la race, la religion, l’adresse et la localisation précise des utilisateurs. L’information, reprise sans nuance, alimente une inquiétude légitime dans un contexte mondial marqué par la surveillance numérique et la méfiance envers les grandes plateformes technologiques. Mais que disent réellement les faits ?
L’origine de la confusion se trouve dans une mise à jour récente de la politique de confidentialité de TikTok pour les utilisateurs américains. Dans ce document légal, la plateforme indique qu’elle peut traiter, dans certains cas, des catégories de données dites « sensibles », parmi lesquelles figurent l’origine raciale ou ethnique, les croyances religieuses, l’orientation sexuelle, l’identité de genre, l’origine nationale et le statut de citoyenneté ou d’immigration.
Cette formulation a été interprétée par de nombreux internautes comme une annonce d’un contrôle actif, voire d’une vérification administrative comparable à celle d’un État. Or, aucune preuve ne confirme une telle pratique.
En réalité, selon les analyses publiées par plusieurs médias technologiques internationaux, TikTok ne demande pas directement ces informations lors de l’inscription, et ne procède à aucune vérification auprès des bases de données gouvernementales américaines. Aucun document officiel, aucune enquête journalistique sérieuse, aucun régulateur n’a confirmé l’existence d’un tel mécanisme.
Ce que la plateforme explique, de manière certes maladroite et juridiquement défensive, c’est autre chose :
elle se réserve le droit de traiter des données sensibles uniquement si l’utilisateur les fournit volontairement, par exemple dans une vidéo, une description, un commentaire, un formulaire, ou une interaction avec un service interne de l’application. Autrement dit, si un utilisateur parle de sa religion, de son parcours migratoire ou de son identité dans son contenu, ces informations deviennent techniquement exploitables par les systèmes de modération, de recommandation ou de sécurité de la plateforme.
À cela s’ajoute un autre point souvent mal compris : la déduction algorithmique. Comme toutes les grandes plateformes, TikTok est capable d’inférer certains profils à partir du contenu visionné, aimé ou publié. Ce processus n’est pas une vérification administrative, mais une modélisation probabiliste destinée à personnaliser les recommandations. C’est précisément cette frontière floue entre déduction algorithmique et collecte volontaire qui alimente aujourd’hui les peurs.
Concernant la localisation, TikTok collecte effectivement des données géographiques, mais uniquement dans la mesure où l’utilisateur l’autorise via son téléphone. Cette pratique est identique à celle de Facebook, Instagram, Google, X (ex-Twitter) ou Snapchat.
Pourquoi alors cette panique ? Parce que le texte juridique est rédigé pour se conformer aux lois américaines sur la protection des données, notamment en Californie, au Colorado et en Virginie, qui obligent les entreprises à lister toutes les catégories de données qu’elles pourraient potentiellement traiter, même si ces données ne sont pas demandées systématiquement.
En clair : TikTok n’est pas devenu un service d’immigration, ni un registre religieux, ni une base raciale secrète. La plateforme a élargi la formulation de sa politique pour se protéger légalement, pas pour surveiller administrativement ses utilisateurs.
Cela ne signifie pas que les inquiétudes sont infondées. Elles rappellent surtout une réalité plus large : les plateformes savent de plus en plus de choses sur nous, non parce qu’elles les demandent, mais parce que nous les disons, les montrons, ou les laissons deviner. La vigilance reste donc indispensable, mais elle doit s’appuyer sur des faits, pas sur des rumeurs amplifiées.
Dans un monde où la peur circule plus vite que l’information, le vrai danger n’est pas toujours l’algorithme, mais la désinformation.

