En 2011, Microsoft traverse une période délicate. L’entreprise a manqué le virage des smartphones, son moteur de recherche peine face à Google, et la pression monte autour de son PDG de l’époque, Steve Ballmer. En interne, certains évoquent déjà sa succession.
Mais au milieu de ces manœuvres stratégiques, un nom inattendu apparaît dans les documents récemment rendus publics par le Département de la Justice américain : Jeffrey Epstein.
Selon ces documents, Epstein recevait des informations internes sur la recherche d’un nouveau directeur général chez Microsoft et donnait même des conseils stratégiques à certains cadres. Des échanges d’e-mails montrent qu’il était informé des tensions internes, des rivalités entre dirigeants et des discussions autour d’un éventuel retour temporaire de Bill Gates.

Nathan Myhrvold, qui était directeur technologique (CTO) de Microsoft, sur une image publiée par le Département de la Justice dans les dossiers Epstein.
Crédit : Département de la Justice des États-Unis.
Plus qu’un simple observateur extérieur, Epstein semble avoir cultivé pendant plus d’une décennie un réseau solide au sein de la firme de Redmond. Parmi ses contacts figurent d’anciens cadres et figures influentes comme Nathan Myhrvold, Steven Sinofsky et Linda Stone.
Certains de ces dirigeants ne faisaient plus partie de Microsoft au moment des faits, mais leur proximité avec les centres de décision demeurait réelle.
L’un des éléments les plus sensibles concerne Steven Sinofsky, responsable de la division Windows. Après l’échec commercial de Windows 8 en 2012, Sinofsky aurait sollicité Epstein pour l’aider à négocier son départ.

De gauche à droite : Joi Ito du Media Lab du MIT ; Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn ; et Jeffrey Epstein, sur une image publiée par le Département de la Justice des États-Unis dans les dossiers Epstein. Reid Hoffman a par la suite rejoint le conseil d’administration de Microsoft. Crédit : Département de la Justice des États-Unis.
Des documents montrent qu’il aurait partagé des informations internes, notamment des discussions confidentielles sur les ventes décevantes de la tablette Surface. En 2013, après avoir obtenu un départ assorti d’un paiement estimé à 14 millions de dollars, il aurait écrit à Epstein : « Got paid. You will be too 🙂 ».
Microsoft a indiqué être déçue par ces échanges impliquant d’anciens employés agissant à titre personnel.
Les liens d’Epstein ne se limitaient pas à Microsoft. Il gravitait aussi autour de la sphère philanthropique liée à Bill Gates. Ce dernier a reconnu que sa relation avec Epstein était « une énorme erreur », affirmant avoir cherché à lever des fonds pour des projets philanthropiques et ne pas avoir été impliqué dans les activités criminelles du financier.
Epstein a également entretenu une relation avec Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn, qui rejoindra plus tard le conseil d’administration de Microsoft après le rachat du réseau social en 2016 pour 26,2 milliards de dollars.
Après sa première condamnation en 2008 pour sollicitation de prostitution impliquant une mineure, Epstein a tenté de réintégrer les cercles d’influence. Les documents suggèrent qu’il utilisait des connexions scientifiques, académiques et technologiques pour reconstruire sa crédibilité.

Steve Ballmer, directeur général de Microsoft à l’époque, s’exprimant par webdiffusion lors du lancement de Windows 8 en 2012.
Crédit : Elaine Thompson / Associated Press.
Ce qui frappe dans ces révélations, ce n’est pas une implication directe de Microsoft dans ses crimes, aucune preuve ne va dans ce sens, mais la facilité avec laquelle Epstein a su tisser des liens avec certaines des figures les plus influentes de la Silicon Valley.
Cette affaire met en lumière un phénomène récurrent dans les hautes sphères du pouvoir technologique : la porosité entre prestige, philanthropie, capital et influence personnelle.
Dans l’univers de la tech, où les réseaux informels jouent parfois un rôle aussi déterminant que les structures officielles, l’accès peut devenir une monnaie plus puissante que l’argent lui-même.
Les documents récemment publiés relancent ainsi le débat sur la gouvernance, l’éthique et la responsabilité des élites technologiques.
Source : Documents du Département de la Justice des États-Unis (2024–2025), enquête du New York Times.

