Le progrès technologique ne se contente plus de transformer notre manière de travailler ou de communiquer. Il s’immisce désormais dans la sphère la plus intime : celle des émotions. En Chine, un jeu mobile baptisé Love and Deepspace bouleverse silencieusement les codes traditionnels de la relation amoureuse en offrant à des millions d’utilisateurs la possibilité de vivre une romance… entièrement virtuelle.
Développé par le studio Papergames, ce jeu de simulation sentimentale appartient au genre « otome », né au Japon dans les années 1990 et centré sur des histoires d’amour interactives. Depuis sa sortie en 2024, il s’est imposé comme le plus grand jeu mobile de rencontres au monde, réunissant environ 80 millions d’utilisateurs selon les données de la firme Sensor Tower.
L’expérience proposée dépasse largement le simple divertissement. Les joueurs peuvent personnaliser leur avatar avec leur propre visage et leur voix, puis interagir avec des partenaires fictifs capables d’embrasser, de tenir la main ou de partager des scénarios narratifs immersifs.
L’exemple de Zhou, fonctionnaire chinoise de 33 ans, illustre la profondeur de cet attachement numérique. Elle affirme trouver un réel épanouissement émotionnel auprès de Qi Yu, personnage virtuel devenu son compagnon depuis six mois. Comme beaucoup d’autres, elle investit financièrement dans l’application pour débloquer de nouvelles histoires, ayant déjà dépensé plus de 10 000 yuans (environ 1 400 dollars).
Le succès économique du jeu est à la hauteur de cet engagement. Les estimations évoquent près d’un milliard de dollars de revenus mondiaux, dont environ 60 % proviennent du marché chinois, devant les États-Unis et le Japon.
Derrière ces chiffres se cache une mutation sociologique notable. Selon Tingting Liu, spécialiste des médias numériques à l’Université de technologie de Sydney, la popularité de ces jeux traduit à la fois la maturité de l’industrie vidéoludique chinoise et la montée en puissance économique des femmes, désormais capables d’investir dans des expériences centrées sur leurs besoins émotionnels.
Certaines utilisatrices vont encore plus loin : même en couple dans la vie réelle, elles considèrent que le jeu « place les besoins des femmes dans une position très importante » et compense certaines limites des interactions amoureuses traditionnelles.
Ce phénomène révèle un basculement culturel fascinant. Le partenaire virtuel présente un avantage décisif : il est disponible à la demande, sans imprévisibilité ni compromis. « Quand j’ai besoin de toi, j’ouvre le jeu ; sinon, je le ferme », confie Zhou, décrivant un mode de vie auquel elle dit s’habituer progressivement.
Au-delà de l’anecdote, une question majeure se dessine : la technologie est-elle en train de devenir une alternative émotionnelle crédible aux relations humaines ? Pour certains analystes, ces compagnons numériques offrent un espace sûr où l’utilisateur garde le contrôle total une caractéristique particulièrement séduisante dans un monde où les relations peuvent être perçues comme complexes ou risquées.
Il serait toutefois prématuré d’y voir la fin de l’amour réel. Zhou elle-même n’exclut pas le mariage, mais refuse désormais de céder à la pression sociale. Le jeu agit moins comme un substitut définitif que comme un refuge émotionnel temporaire un signe, peut-être, d’une société où l’autonomie affective devient une valeur centrale.
Une chose est certaine : en transformant l’intimité en expérience interactive et monétisable, l’industrie technologique franchit une nouvelle frontière. Après les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle conversationnelle, l’amour virtuel pourrait bien constituer la prochaine révolution silencieuse de notre époque.

