À Jérémie, la question n’était pas de savoir si l’intelligence artificielle allait s’imposer. Elle était beaucoup plus concrète : que peut-elle réellement apporter à un étudiant, un entrepreneur, un enseignant ou un professionnel de la Grand’Anse ? C’est autour de cette interrogation que la sixième édition d’APT a réuni, le samedi 19 septembre, étudiants, professionnels et passionnés de technologie dans les locaux de Tek4Kids, à Bordes.
Pendant plusieurs heures, l’intelligence artificielle a quitté le terrain des grandes promesses technologiques pour être confrontée aux réalités locales : apprendre autrement, développer des compétences, mieux structurer une activité, accompagner un entrepreneur ou encore utiliser le numérique pour résoudre des problèmes qui se posent déjà dans la communauté.
Placée sous le thème « L’intelligence artificielle au service de l’innovation, de l’éducation et du développement », cette nouvelle édition a réuni notamment John Boisguéné, Vital Herne Zephy et Mackchender Barthélemy, initiateur de l’activité. Les interventions et les échanges avec l’assistance ont fait émerger une même préoccupation : comment faire en sorte que les technologies émergentes répondent réellement aux besoins de la population plutôt que de rester de simples objets de fascination ?
Une idée a rapidement dépassé le cadre technique de la rencontre : la technologie ne devrait pas précéder le problème qu’elle prétend résoudre.
« Pa kòmanse ak IA. Kòmanse ak pwoblèm nan », a résumé John Boisguéné au cours de son intervention. Autrement dit, ne pas commencer par l’intelligence artificielle, mais par le problème à résoudre.
Cette manière d’aborder l’innovation prend une dimension particulière dans la Grand’Anse. Pour un commerçant, un producteur ou un jeune entrepreneur, la question n’est pas nécessairement de savoir comment « faire de l’IA ». Les préoccupations sont souvent beaucoup plus immédiates : comment mieux présenter un produit, calculer ses coûts, trouver de nouveaux clients, préparer un catalogue, communiquer dans une autre langue ou comprendre les attentes de sa clientèle.

L’un des exemples développés durant la journée concernait justement les producteurs locaux, notamment autour du cacao ou du fruit à pain. Des outils d’intelligence artificielle peuvent aujourd’hui aider à préparer des descriptions de produits, des traductions, des supports commerciaux, des plans marketing ou encore des questionnaires destinés aux clients. Mais ils ne remplacent ni la connaissance du terrain ni l’expertise de celui qui les utilise.
C’est là qu’apparaît l’une des principales distinctions soulevées pendant APT 6.0 : utiliser l’intelligence artificielle n’équivaut pas nécessairement à la maîtriser.
Demander à un outil de produire un texte et le reproduire tel quel relève d’un usage élémentaire. S’en servir pour mieux comprendre un sujet, confronter une idée, vérifier une information, améliorer un travail ou élaborer une solution suppose une démarche différente.
Pour les jeunes, le message était donc de ne pas réduire leur apprentissage à la maîtrise d’un seul logiciel ou d’une seule plateforme. La résolution de problèmes, la recherche, la vérification de l’information, la communication, la compréhension des données et la connaissance d’un métier demeurent essentielles. L’intérêt réside davantage dans la combinaison entre ces compétences et les possibilités offertes par les outils numériques.
L’éducation a naturellement occupé une place importante dans les échanges.
Avec des outils capables de rédiger un devoir, de résumer un document ou d’expliquer une notion en quelques secondes, le débat ne porte plus uniquement sur l’accès à l’information. Il concerne désormais la manière dont les étudiants apprennent à réfléchir lorsqu’une machine peut leur fournir immédiatement une réponse.
Une méthode simple a été proposée au cours de la rencontre : penser, demander, vérifier, reconstruire.
L’idée consiste à réfléchir d’abord au problème, à solliciter ensuite l’IA comme outil d’accompagnement, à vérifier sa réponse auprès d’autres sources puis à reformuler ce qui a été compris avec ses propres mots. L’objectif est de conserver l’effort intellectuel de l’apprenant tout en tirant profit des nouveaux outils.
Les échanges n’ont toutefois pas présenté l’intelligence artificielle comme une solution sans limites.
Les erreurs factuelles, la dépendance aux systèmes automatisés, la confidentialité des données, les biais et les inégalités d’accès font partie des risques évoqués. Une réponse générée par une intelligence artificielle peut sembler convaincante tout en étant incorrecte, ce qui rend la vérification indispensable.
La discussion s’est ainsi progressivement élargie à la transformation numérique dans son ensemble.
Avant de parler d’intelligence artificielle à grande échelle, une école, une entreprise ou une institution doit d’abord savoir où sont conservées ses données, si elles sont correctement organisées, sauvegardées et sécurisées, et si les utilisateurs disposent des compétences nécessaires pour travailler avec elles.
Digitalisation, systèmes d’information, cybersécurité, connectivité et formation ont donc été présentés comme des fondations indispensables à toute transformation technologique durable.
Vital Herne Zephy a, de son côté, contribué aux échanges autour de l’intégration des nouvelles technologies dans l’environnement local, tandis que Mackchender Barthélemy a poursuivi la réflexion sur les opportunités du numérique pour la jeunesse et le développement régional.
Cette diversité d’interventions a permis à APT 6.0 de ne pas se limiter à une démonstration d’outils. La rencontre s’est plutôt construite comme un espace de discussion sur les conditions dans lesquelles les technologies peuvent réellement produire de la valeur dans un contexte local.
La question linguistique a également été abordée.
Dans un pays où le créole constitue la langue utilisée quotidiennement par une grande partie de la population, l’accessibilité des technologies dépend aussi de leur capacité à prendre en compte cette réalité. Davantage de contenus, de données et d’outils adaptés au créole pourraient contribuer à élargir leur utilisation, même si les systèmes d’IA peuvent encore commettre davantage d’erreurs lorsqu’ils travaillent avec des langues disposant de moins de ressources numériques.
Au-delà de la question linguistique, l’enjeu est aussi celui de la place que les jeunes souhaitent occuper dans cette nouvelle économie numérique.
Trois mots ont été proposés pour résumer cette progression : consommer, collaborer, créer.
Le premier niveau consiste à utiliser l’IA pour obtenir une information. Le deuxième revient à l’intégrer dans son travail pour améliorer ses capacités. Le troisième consiste à combiner la technologie avec ses propres compétences afin de créer un service, un produit ou une solution.
Cette dernière étape pourrait être particulièrement importante pour une région comme la Grand’Anse.
Les technologies numériques ne prennent véritablement leur sens que lorsqu’elles peuvent être transformées en outils utiles pour l’éducation, le commerce, l’agriculture, les services ou l’entrepreneuriat. Dans cette perspective, l’avenir ne dépend pas uniquement de la disponibilité de plateformes internationales, mais aussi de la capacité des acteurs locaux à les adapter à leurs propres besoins.
À l’issue de la journée, les participants ont reçu des documents d’accompagnement ainsi qu’un certificat de participation.
Mais l’impact d’APT 6.0 ne pourra pas être évalué uniquement à partir de cette journée.
Il dépendra surtout de ce qui suivra : nouvelles formations, projets étudiants, initiatives entrepreneuriales, collaborations entre professionnels ou développement de solutions répondant à des besoins identifiés dans la communauté.
Une rencontre technologique peut susciter de la curiosité. Pour produire une transformation plus profonde, cette curiosité doit ensuite devenir compétence, expérimentation puis création.
C’est peut-être là que se situe le véritable défi posé par APT 6.0 à Jérémie : faire passer les jeunes de la découverte des technologies à leur utilisation productive, puis de leur utilisation à la conception de solutions locales.
L’intelligence artificielle ne résoudra pas à elle seule les difficultés éducatives, économiques ou technologiques de la Grand’Anse. Elle peut cependant devenir un outil supplémentaire entre les mains de personnes capables de comprendre leur environnement, d’identifier ses besoins et d’imaginer de nouvelles réponses.
À Jérémie, cette sixième édition d’APT aura ainsi déplacé le débat. La question n’est plus seulement de savoir ce que l’intelligence artificielle est capable de faire.
Elle est désormais de savoir ce que la Grand’Anse choisira d’en faire.