Nous sommes le 2 janvier 2026. L’année scolaire est en cours depuis octobre, les écoles sont ouvertes, les élèves sont en classe. Et pourtant, l’éducation haïtienne demeure suspendue à une instabilité chronique qui fragilise chaque jour un peu plus le droit d’apprendre. Dans ce paysage déjà éprouvé surgit une nouvelle force mondiale : l’intelligence artificielle. Présentée ailleurs comme un levier de performance et de modernisation, elle arrive en Haïti dans un contexte où l’école peine encore à assurer sa mission la plus élémentaire.

À l’échelle mondiale, l’intelligence artificielle s’impose désormais comme un intermédiaire central du savoir. Elle explique, résume, corrige, oriente, parfois mieux qu’un manuel scolaire mal imprimé ou qu’un programme inachevé. Pour des millions d’élèves, elle devient un réflexe. Pour Haïti, elle représente un paradoxe inquiétant : une technologie d’avant-garde introduite dans un système éducatif structurellement affaibli.

Le danger n’est pas dans l’outil lui-même, mais dans l’illusion qu’il pourrait compenser l’absence de fondations solides. Dans un pays où les programmes sont souvent interrompus, où l’encadrement pédagogique est inégal, où l’esprit critique est rarement cultivé faute de moyens, l’intelligence artificielle peut facilement devenir une béquille intellectuelle dangereuse. Elle donne des réponses rapides, mais n’apprend pas toujours à poser les bonnes questions. Elle rassure, mais ne vérifie pas la compréhension réelle. Elle parle avec assurance, même lorsqu’elle se trompe.

Chez les élèves, le risque est celui d’un apprentissage superficiel, automatisé, sans effort de raisonnement. Chez les enseignants, celui d’un outil mal compris, perçu tantôt comme une menace, tantôt comme une solution miracle. Or, sans formation adéquate, l’intelligence artificielle peut renforcer les inégalités éducatives existantes : ceux qui savent déjà apprendre sauront l’utiliser ; ceux qui sont en difficulté risquent d’y perdre leurs derniers repères.

Mais l’enjeu ne se limite pas à la pédagogie. Il est aussi social et psychologique. Dans une société marquée par l’insécurité, la précarité et l’isolement, l’intelligence artificielle devient parfois un substitut relationnel. Des jeunes se tournent vers elle non seulement pour apprendre, mais pour être écoutés, compris, rassurés. Or une machine, aussi sophistiquée soit-elle, ne comprend ni la complexité de l’histoire haïtienne, ni la violence du vécu quotidien, ni la fragilité émotionnelle d’une jeunesse souvent livrée à elle-même.

Ignorer cette dimension serait une erreur grave. L’intelligence artificielle ne pense pas, ne ressent pas, ne juge pas. Elle imite. Et dans un environnement déjà instable, cette imitation peut produire des effets pervers : dépendance cognitive, confusion entre savoir et vérité, entre accompagnement et illusion de soutien.

Pour autant, rejeter l’intelligence artificielle serait une autre forme de renoncement. En 2026, Haïti ne peut ni se couper du monde ni refuser une transformation qui redéfinit déjà l’accès au savoir. La vraie question n’est donc pas « faut-il utiliser l’IA ? », mais « comment, pour qui et avec quelles limites ? ».

L’urgence est claire : former. Former les enseignants à comprendre les capacités et les limites de l’IA. Former les élèves à l’esprit critique, à la vérification des informations, à l’usage responsable de ces outils. Former les décideurs à concevoir des politiques éducatives qui intègrent l’intelligence artificielle sans lui abandonner la mission fondamentale de l’école : former des esprits libres, capables de penser par eux-mêmes.

L’intelligence artificielle est un amplificateur. Dans les systèmes solides, elle accélère le progrès. Dans les systèmes fragiles, elle peut accélérer l’effondrement. En Haïti, où l’éducation est déjà à bout de souffle, l’IA ne doit ni être diabolisée ni sacralisée. Elle doit être encadrée, comprise et subordonnée à une vision éducative claire.

2026 ne doit pas être l’année où l’école haïtienne délègue sa mission à des algorithmes. Elle doit être l’année où le pays décide lucidement comment utiliser l’intelligence artificielle sans perdre l’essentiel : l’humain, la transmission, le sens.

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