À Pétion-Ville, pendant que le vacarme ambiant pousse souvent à croire que le pays ne produit plus que de la fatigue, de la confusion et des affrontements stériles, certains espaces ont encore tenté de remettre du sens dans le débat public. C’est dans cette atmosphère qu’Astreya Management Consulting, dirigée par Mme Stéphanie Sophie Louis, a tenu à l’hôtel Montana un événement autour de son programme Influence 360, une initiative qui entendait faire passer l’influence numérique de la simple exposition à une logique de responsabilité, de professionnalisation et d’utilité sociale.
À première vue, le thème pouvait sembler familier. On parlait déjà beaucoup d’influence, de visibilité, de réseaux sociaux, d’audience, de contenus viraux et de monétisation. Mais derrière ces mots, deux chemins s’opposaient. Il y avait, d’un côté, l’influence réduite à l’apparence, au chiffre, au bruit, à la recherche obsessionnelle d’attention. Et il y avait, de l’autre, une influence pensée comme un levier d’orientation, d’éducation, de mobilisation et de transformation. C’est précisément cette seconde voie qu’Astreya a affirmé vouloir défendre à travers Influence 360, dont le slogan résumait bien l’ambition : « De la visibilité à la valeur ».
Le discours prononcé par Mme Stéphanie Sophie Louis a d’ailleurs donné la tonalité générale de l’événement. Il ne s’agissait pas seulement d’encourager des jeunes à devenir visibles sur Internet. Il s’agissait surtout de leur rappeler que la jeunesse haïtienne, majoritaire démographiquement, ne pouvait pas continuer à être écartée des lieux de décision, marginalisée dans les choix collectifs, puis sommée d’en subir les conséquences en silence. Le texte insistait sur une idée forte : on parle souvent de la jeunesse, mais trop rarement avec elle. Et cette phrase, dans le contexte haïtien, résonnait avec une justesse presque brutale.
Le mérite principal de cette prise de parole a été de ne pas flatter bêtement son public. Le discours n’a pas vendu une illusion de succès rapide. Il n’a pas présenté le numérique comme une formule magique. Il a rappelé, au contraire, que la jeunesse haïtienne grandit dans un pays où l’école demeure fragile, où les opportunités économiques restent limitées, où les logiques de népotisme et de clientélisme continuent de fermer des portes, et où trop de jeunes se retrouvent contraints de partir pour simplement espérer vivre dignement.
C’est là que l’événement a pris une profondeur particulière. Dans beaucoup de rencontres du genre, la technologie est traitée comme un décor moderne destiné à impressionner. Ici, à en croire le discours fondateur, elle a été présentée comme un outil de pouvoir, de liberté économique et de reconstruction nationale. L’idée était importante. Car en Haïti, le numérique reste encore trop souvent consommé au lieu d’être structuré, pensé et utilisé comme un instrument de création de valeur. Pendant que d’autres pays bâtissent des entreprises, des médias, des plateformes, des formations et des économies entières à partir du digital, une grande partie de notre espace numérique demeurait dominée par l’improvisation, le divertissement sans stratégie et la réaction permanente. Le texte de Mme Louis l’a dit clairement : si le pays accusait du retard, ce n’était ni par manque d’intelligence ni par manque de créativité, mais par manque de vision, d’investissement et d’accompagnement.
Sur ce point, Influence 360 a touché un nerf sensible. Le problème d’Haïti n’est pas l’absence de voix. Le pays déborde de voix. Ce qui manque, c’est souvent la structuration de ces voix, leur professionnalisation, leur ancrage éthique et leur capacité à produire autre chose que du passage. Transformer un créateur en acteur utile, un profil visible en référence crédible, une audience en communauté consciente : voilà un enjeu bien plus sérieux que la simple quête de popularité. En posant la question « la visibilité… pour quoi faire ? », Astreya a formulé en réalité l’une des questions les plus urgentes de l’écosystème numérique haïtien actuel.
Et il faut le reconnaître : cette question dérange, parce qu’elle expose une faiblesse bien réelle. Une grande partie du paysage numérique haïtien s’est développée sans cadre, sans exigence et parfois sans boussole. On y trouve du talent, bien sûr. Beaucoup même. Mais on y trouve aussi la désinformation, le sensationnalisme, l’exploitation émotionnelle des publics, l’agitation sans contenu, la recherche de buzz à tout prix et une confusion persistante entre influence et vacarme. Dans ce contexte, vouloir former des influenceurs capables d’éduquer, d’inspirer, de mobiliser et de défendre certaines valeurs démocratiques n’avait rien d’anodin. C’était une tentative de redonner de la hauteur à un espace souvent nivelé par l’instantané et la superficialité.
Le discours est allé encore plus loin lorsqu’il a relié directement la situation de la jeunesse aux dysfonctionnements structurels du pays. Corruption, exclusion, absence d’institutions solides, déficit de confiance démocratique, faiblesse de l’État : rien n’a été évité. Le texte a refusé la neutralité molle. Il a rappelé que la corruption ne vole pas seulement de l’argent ; elle vole des écoles, des opportunités et des rêves. Il a rappelé aussi que la jeunesse ne demande pas l’aumône, mais des institutions qui fonctionnent, des élections crédibles et une place réelle dans la construction des solutions.
C’est probablement là que cet événement s’est le plus distingué d’un simple séminaire de motivation. Derrière la communication, il y avait une tentative de réarticuler influence, citoyenneté, leadership et avenir national. Autrement dit, il ne s’agissait pas seulement d’apprendre à mieux parler devant une caméra ou à mieux gérer une communauté en ligne. Il s’agissait de comprendre que la présence numérique pouvait aussi devenir une présence civique, une force de cohésion, un levier contre la désinformation et, peut-être, une forme de résistance intelligente dans un pays où beaucoup de repères ont été abîmés.
Pour autant, il fallait aussi garder un regard lucide. Un bel événement, même bien pensé, ne suffit pas à transformer un écosystème. L’influence responsable ne se décrète pas sur une bannière. Elle se construit dans la durée, par la méthode, par la formation, par des critères clairs, par un accompagnement rigoureux et par une capacité à produire de vrais résultats. Le plus grand défi d’Influence 360 commençait donc après les discours, après les photos, après l’enthousiasme de la salle. Il fallait prouver qu’il ne s’agissait pas d’un rendez-vous de plus, mais du début d’un processus. Il fallait montrer que les participants sortiraient avec des outils concrets, une vision plus solide, un sens accru de leur responsabilité et, surtout, une manière différente d’habiter l’espace numérique.
La réussite d’une telle initiative se mesurerait à des signes simples mais décisifs : verrait-on émerger des créateurs plus sérieux, plus instruits, plus cohérents ? Assisterait-on à la naissance de contenus capables d’éclairer au lieu d’exciter ? Le numérique haïtien gagnerait-il en crédibilité, en discipline et en utilité publique ? Si la réponse devenait oui, alors Astreya n’aurait pas seulement organisé un événement élégant au Montana. Elle aurait contribué à ouvrir une brèche.
Dans un pays où tant de jeunes ont appris à survivre avant même d’avoir eu le temps d’espérer, tout projet qui tente de convertir l’énergie dispersée de la jeunesse en force structurée mérite qu’on s’y attarde. Influence 360 semblait partir d’un constat juste : la jeunesse haïtienne n’a pas seulement besoin d’être vue, elle a besoin d’être préparée, respectée et armée intellectuellement pour peser sur son époque. Et à ce titre, l’initiative portée par Mme Stéphanie Sophie Louis s’inscrivait dans une réflexion plus vaste sur ce que pourrait devenir le numérique haïtien s’il cessait enfin d’être un simple miroir de nos dérèglements pour devenir un instrument de relèvement collectif.
Le pari était ambitieux. Il était même risqué. Mais c’est justement ce qui le rendait intéressant.

