Le débat n’est plus théorique. Il est désormais frontal. L’intelligence artificielle s’invite partout : dans les rédactions, les universités, les cabinets juridiques, les studios de création… et jusque dans les sacristies. Mais au Vatican, la ligne est claire. Le pape Léon XIV a récemment exprimé des réserves sur l’usage de l’IA, notamment d’outils comme ChatGPT, pour préparer des homélies et des prières. Une prise de position qui relance une question profonde : peut-on déléguer la parole spirituelle à un algorithme ?
Lors d’une rencontre avec des prêtres du diocèse de Rome, le souverain pontife a rappelé qu’une véritable homélie ne consiste pas à assembler des phrases élégantes ou théologiquement correctes. Elle consiste à partager sa foi. Or, selon lui, aucune intelligence artificielle, aussi performante soit-elle, ne peut transmettre une expérience spirituelle vécue. Une machine peut synthétiser des textes, analyser des Écritures, proposer des structures argumentatives. Mais elle ne prie pas. Elle ne doute pas. Elle ne traverse pas l’épreuve intérieure qui donne chair à une parole.
Cette mise en garde ne relève pas d’un rejet technophobe. Le Vatican n’ignore pas la révolution numérique. Depuis des années, l’Église utilise les médias sociaux, les plateformes numériques et les technologies de diffusion pour toucher les fidèles. Mais ici, l’avertissement porte sur une frontière invisible : celle entre l’assistance technique et la substitution humaine. Utiliser l’IA comme outil documentaire peut être acceptable. L’utiliser comme plume spirituelle pose une question plus grave.
Le pape a également alerté sur les dérives possibles du Web et des réseaux sociaux. La tentation de produire des contenus calibrés pour plaire, accumuler des vues ou susciter des réactions instantanées peut affaiblir l’authenticité du ministère pastoral. Dans un univers dominé par l’algorithme, la foi risque de devenir un produit optimisé plutôt qu’un témoignage incarné.
Cette position s’inscrit dans un débat mondial plus large. L’intelligence artificielle fascine par sa capacité à générer du texte cohérent, rapide, structuré. Mais derrière cette efficacité se cache une réalité technique : ces systèmes ne comprennent pas ce qu’ils écrivent. Ils prédisent des mots à partir de probabilités statistiques. Ils ne possèdent ni conscience, ni intention, ni expérience vécue. Ils simulent la profondeur sans la vivre.
La question dépasse donc le cadre religieux. Si une homélie ne peut être entièrement confiée à une machine parce qu’elle exige une expérience personnelle, qu’en est-il des discours politiques ? Des plaidoyers juridiques ? Des éditoriaux ? À mesure que l’IA progresse, le risque n’est pas seulement l’erreur technique, mais l’appauvrissement intérieur de ceux qui cessent de penser par eux-mêmes.
Pour autant, il serait simpliste d’opposer foi et technologie. L’histoire montre que chaque innovation de l’imprimerie à la radio, puis à Internet a suscité des craintes avant d’être intégrée. L’enjeu n’est pas l’outil, mais l’usage. Une intelligence artificielle peut aider à structurer une réflexion, à vérifier des références bibliques, à explorer des perspectives théologiques. Mais elle ne peut remplacer la méditation, la prière et la responsabilité morale.
Le message du Vatican ne ferme pas la porte au progrès. Il rappelle une hiérarchie. La technologie doit servir l’humain. Elle ne doit pas l’éroder. Une homélie écrite par une IA peut être grammaticalement parfaite. Elle peut même sembler inspirée. Mais si elle n’est pas enracinée dans une vie intérieure réelle, elle risque de devenir un exercice d’éloquence vide.
À l’heure où les outils d’IA deviennent accessibles à tous, la question n’est plus de savoir s’ils seront utilisés. Ils le sont déjà. La vraie question est plus exigeante : saurons-nous préserver ce qui relève de l’expérience humaine authentique ? Dans un monde où tout peut être généré, la sincérité deviendra peut-être la valeur la plus rare.

