Pour la première fois dans l’histoire du numérique, les géants des réseaux sociaux doivent répondre devant une cour de justice américaine d’accusations qu’ils ont longtemps niées : avoir conçu des plateformes délibérément addictives, au détriment de la santé mentale des jeunes. Depuis mardi, un procès majeur s’ouvre à Los Angeles, avec des conséquences potentielles qui pourraient bouleverser durablement l’industrie technologique mondiale.

Au cœur de cette affaire se trouve une jeune femme de 19 ans, identifiée sous les initiales KGM, et sa mère, Karen Glenn. Elles accusent TikTok, Meta (Facebook et Instagram), Snap (Snapchat) et YouTube d’avoir mis en place des mécanismes de design visant à retenir les mineurs le plus longtemps possible sur leurs plateformes, en connaissance des risques psychologiques associés. Le dossier évoque anxiété, dépression, troubles de l’image corporelle, automutilation et pensées suicidaires, des conséquences que la famille attribue à une exposition prolongée et incontrôlée aux réseaux sociaux dès l’âge de 10 ans.

À la veille de l’ouverture du procès, TikTok a accepté un règlement à l’amiable dont les termes restent confidentiels. Snap a fait de même la semaine précédente. Meta et Google, en revanche, ont choisi d’aller au procès. Des dirigeants de haut niveau des entreprises concernées devraient être appelés à témoigner dans une audience qui pourrait durer plusieurs semaines. L’affaire KGM est l’un des dossiers pilotes d’un ensemble de plus de 1 500 plaintes similaires regroupées dans une procédure fédérale, ce qui en fait un test décisif pour la suite.

Selon la plainte, les plateformes auraient volontairement intégré des fonctionnalités telles que le défilement infini, les notifications persistantes, les recommandations algorithmiques et les connexions automatiques entre utilisateurs, créant une dépendance comportementale comparable à celle observée dans l’industrie du tabac. Le document judiciaire affirme également que ces outils ont facilité le harcèlement, l’exposition à des contenus dépressifs et la mise en relation de mineurs avec des inconnus, parfois des adultes prédateurs.

KGM affirme avoir été victime de harcèlement et de sextorsion sur Instagram, une forme de chantage sexuel où des criminels menacent de diffuser des images intimes. Malgré de multiples signalements, la plateforme aurait mis deux semaines à intervenir, période durant laquelle les dommages psychologiques se seraient aggravés.

Face à ces accusations, les entreprises se défendent vigoureusement. Elles rappellent avoir déployé ces dernières années des outils de contrôle parental, des paramètres de confidentialité renforcés pour les adolescents, des limites de contenu, ainsi que des systèmes d’identification des mineurs basés sur l’intelligence artificielle. Meta affirme avoir lancé des « comptes adolescents » avec protections par défaut, YouTube dit restreindre les contenus sensibles et TikTok évoque des fonctionnalités de bien-être numérique, comme la désactivation des notifications nocturnes ou la méditation guidée.

Mais pour de nombreux experts, parents et associations de protection de l’enfance, ces mesures restent largement insuffisantes. Sarah Gardner, directrice de l’organisation Heat Initiative, compare ce procès aux grandes batailles judiciaires contre l’industrie du tabac au XXe siècle, estimant que les familles attendent depuis des années que la vérité sur les choix de conception des plateformes soit enfin exposée publiquement.

Au-delà de l’indemnisation financière, ce procès pourrait contraindre les entreprises à modifier en profondeur l’architecture même de leurs plateformes. Une défaite judiciaire ouvrirait la voie à des milliards de dollars de dommages et à une régulation plus stricte du numérique aux États-Unis, où les géants de la tech ont jusqu’ici largement échappé à des sanctions concrètes.

Le verdict, quel qu’il soit, marquera une étape historique : pour la première fois, ce n’est plus seulement le contenu publié par les utilisateurs qui est en cause, mais le fonctionnement même des plateformes, leurs algorithmes et leurs choix de design. Une question centrale émerge désormais : peut-on encore parler de simples outils de communication, ou faut-il reconnaître que certaines plateformes ont été pensées pour capturer l’attention, quel qu’en soit le prix humain ?

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