Depuis le week-end dernier, une inquiétude diffuse mais persistante traverse la communauté des utilisateurs américains de TikTok : plusieurs créateurs affirment ne plus pouvoir publier de vidéos critiquant les opérations de l’ICE, la police fédérale de l’immigration. Cette situation survient dans un contexte particulièrement sensible, alors que la plateforme vient tout juste de passer sous le contrôle d’une nouvelle entité majoritairement américaine, à la suite d’un accord supervisé par l’administration Trump.

L’affaire a éclaté après le témoignage de Megan Stalter, humoriste suivie par des centaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux. Profondément marquée par la mort d’Alex Pretti, une infirmière tuée lors d’une intervention d’agents fédéraux, elle a enregistré une vidéo appelant les chrétiens à dénoncer les raids de l’ICE à Minneapolis et à réclamer l’abolition de l’agence. Si la vidéo a été massivement relayée sur Instagram, elle n’a jamais pu être publiée sur TikTok, malgré plusieurs tentatives. Convaincue que son contenu était bloqué en raison de son message politique, la créatrice a fini par supprimer son compte.

D’autres utilisateurs ont rapporté des expériences similaires : vidéos impossibles à publier, contenus bloqués « en révision » pendant des heures, compteurs de vues inactifs, légendes absentes. Cette accumulation de témoignages a rapidement attiré l’attention de responsables politiques, dont le sénateur démocrate Chris Murphy, qui a qualifié cette situation de menace directe pour la démocratie numérique.

Face à la polémique, TikTok a démenti toute censure volontaire. L’entreprise affirme que les dysfonctionnements sont dus à une panne électrique survenue dans un centre de données américain, ayant ralenti le traitement et la recommandation des vidéos. Selon la direction de TikTok US Joint Venture, des progrès significatifs ont été réalisés pour rétablir le service, bien que certains utilisateurs puissent encore rencontrer des difficultés techniques.

Cette explication ne suffit toutefois pas à apaiser les soupçons. La coïncidence entre les problèmes techniques et le changement de gouvernance de TikTok alimente un climat de méfiance généralisée. Depuis quelques jours, une coentreprise majoritairement américaine contrôle désormais les actifs de TikTok aux États-Unis, conformément à une loi adoptée en 2024 imposant à la plateforme de rompre ses liens avec son ancienne maison-mère chinoise. Parmi les nouveaux investisseurs figure Oracle, dont le président Larry Ellison est un proche allié de Donald Trump. L’entreprise hébergera désormais les données des utilisateurs américains dans un cloud sécurisé aux États-Unis et disposera d’un pouvoir décisionnel sur les politiques de modération.

Pour de nombreux experts, le problème dépasse la simple question technique. Casey Fiesler, professeure associée spécialisée en éthique technologique, estime que la perte de confiance est inévitable dans un tel contexte. Selon elle, même en l’absence de censure prouvée, la perception d’un contrôle politique suffit à fragiliser la crédibilité de la plateforme, surtout lorsque les contenus concernés portent sur des sujets aussi explosifs que l’immigration et l’usage de la force fédérale.

Jen Hamilton, infirmière et autrice suivie par plus de 4,5 millions d’abonnés sur TikTok, raconte que dès le premier jour du changement de contrôle, une vidéo dénonçant l’arrestation d’un enfant de cinq ans par des agents fédéraux est devenue invisible pour le public. Par la suite, plusieurs de ses publications ont été bloquées sans explication. Faute de preuve formelle, elle reconnaît ne pas pouvoir parler de censure directe, mais affirme qu’un basculement est perceptible dans la manière dont les contenus sont désormais traités.

Sur le plan juridique, TikTok reste dans son droit. En tant que plateforme privée, elle peut légalement décider des contenus qu’elle héberge ou non. Mais cette réalité entre en collision avec la perception qu’ont les utilisateurs des réseaux sociaux, souvent considérés comme des espaces publics de débat. Cette ambiguïté nourrit un malaise grandissant, accentué par l’opacité des algorithmes de recommandation et de modération.

Les conséquences sont déjà visibles. Selon la firme SensorTower, les désinstallations de TikTok ont bondi de près de 150 % au cours des cinq derniers jours par rapport à la moyenne des trois derniers mois. Pour certains créateurs, cette crise marque le début d’un exode progressif vers des plateformes alternatives comme Substack ou Patreon, où les règles sont plus explicites et le contrôle plus direct.

Au-delà des démentis officiels, une question demeure : même si les blocages ne sont que le fruit de problèmes techniques, TikTok peut-il encore espérer conserver la confiance de ses utilisateurs dans un contexte politique aussi polarisé ? Car à l’ère des plateformes algorithmiques, la perception de la censure peut parfois être aussi destructrice que la censure elle-même.

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