Il fut un temps où disparaître dans la foule constituait une forme primitive de liberté. L’anonymat, fragile mais réel, permettait à chaque individu de marcher dans la rue sans laisser de trace exploitable. Aujourd’hui, ce privilège s’efface silencieusement. Aux États-Unis, la technologie a franchi un seuil discret mais décisif : elle ne se contente plus d’observer, elle identifie, relie et anticipe. La frontière entre sécurité et surveillance devient de plus en plus difficile à distinguer.

L’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police fédérale chargée de l’immigration, s’appuie désormais sur un ensemble d’outils technologiques d’une puissance remarquable. Parmi eux figurent la reconnaissance faciale, la géolocalisation en temps réel, l’intelligence artificielle et des logiciels capables d’analyser les réseaux sociaux. Ces technologies permettent d’identifier une personne en quelques secondes, parfois sans interaction directe ni procédure judiciaire préalable. Dans certains cas, des citoyens américains ont été reconnus instantanément par des agents simplement grâce aux caméras portées sur leur uniforme, révélant une capacité d’identification autrefois réservée à la science-fiction.

La reconnaissance faciale constitue seulement la partie visible de ce dispositif. Derrière elle se cache une architecture logicielle beaucoup plus vaste. Des plateformes développées notamment par l’entreprise Palantir permettent de croiser des données provenant de multiples agences gouvernementales : dossiers administratifs, historiques de déplacement, informations publiques et données numériques. En pratique, cela signifie qu’un individu peut être analysé non pas sur la base d’un acte précis, mais à partir de l’ensemble des traces numériques qu’il laisse derrière lui.

Certaines technologies vont encore plus loin. Des logiciels spécialisés sont capables de surveiller l’activité sur les réseaux sociaux, d’identifier les relations entre individus et de reconstituer des réseaux sociaux complets. D’autres outils, développés par des entreprises privées, permettent théoriquement d’accéder à distance à un téléphone mobile, y compris sa localisation et ses communications. Ce niveau d’accès transforme le smartphone, objet intime par excellence, en potentiel capteur involontaire.

Ces pratiques suscitent une inquiétude croissante, non seulement parmi les organisations de défense des libertés civiles, mais aussi chez les citoyens eux-mêmes. La principale crainte ne réside pas uniquement dans l’existence de ces technologies, mais dans leur extension progressive. Initialement conçues pour surveiller des individus suspectés d’activités criminelles ou pour contrôler les frontières, elles sont désormais utilisées à l’intérieur du territoire, y compris dans des contextes de manifestation ou d’expression publique.

Ce phénomène révèle une transformation plus profonde. Le pouvoir ne repose plus uniquement sur la présence physique ou la force visible. Il repose désormais sur l’information. Celui qui possède la capacité d’identifier, de localiser et de relier les individus détient une forme de contrôle d’une efficacité sans précédent. La surveillance moderne n’a pas besoin d’être permanente pour être efficace. La simple possibilité qu’elle existe suffit à modifier les comportements.

Les autorités américaines justifient l’utilisation de ces technologies par la nécessité de lutter contre la criminalité et d’améliorer l’efficacité des opérations. D’un point de vue technique, ces outils offrent effectivement des avantages considérables. Ils permettent de réduire le temps d’identification, d’automatiser certaines enquêtes et d’augmenter la précision des opérations. Mais cette efficacité soulève une question fondamentale : jusqu’où une société peut-elle aller dans la surveillance au nom de la sécurité ?

L’histoire montre que chaque avancée technologique apporte à la fois des opportunités et des risques. La reconnaissance faciale, l’intelligence artificielle et l’analyse massive des données ne sont pas intrinsèquement dangereuses. Elles deviennent problématiques lorsqu’elles sont utilisées sans transparence, sans limites claires ou sans contrôle indépendant.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement la question de l’immigration ou des États-Unis. Il s’agit d’un modèle technologique qui pourrait être reproduit dans d’autres pays. La même technologie capable de retrouver une personne disparue peut aussi servir à surveiller une population entière. La différence ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans la manière dont elle est encadrée.

Nous entrons dans une époque où chaque visage peut devenir une clé, chaque téléphone un traceur et chaque donnée un fragment d’identité exploitable. La technologie ne voit pas seulement ce que nous faisons. Elle voit qui nous sommes.

La véritable question n’est plus de savoir si ces technologies fonctionneront. Elles fonctionnent déjà.

La question est de savoir qui les contrôle.

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