Les lunettes connectées, longtemps perçues comme une curiosité technologique réservée aux amateurs d’innovations, s’invitent désormais dans un débat bien plus sensible : celui du respect de la vie privée. Une nouvelle tendance inquiète experts et militantes : des créateurs de contenus, parfois appelés « manfluencers », utilisent ces dispositifs pour filmer à l’insu de femmes rencontrées dans des lieux publics, transformant de simples interactions en spectacles viraux.
Toluwa, une voyageuse croisée par CNN, en a fait l’expérience dans un salon d’aéroport à Washington. Après une conversation apparemment anodine avec un inconnu, elle accepte d’échanger son numéro. Ce n’est qu’en consultant les réseaux sociaux de cet homme qu’elle découvre qu’il publie régulièrement des vidéos où il aborde des femmes pour démontrer son « rizz » un terme issu de l’argot numérique pour désigner le charisme dans l’art de séduire. La scène, captée par une caméra intégrée à ses lunettes intelligentes, avait été filmée sans qu’elle le sache. Pire encore : malgré son absence de consentement explicite, la vidéo a été mise en ligne et s’est propagée au point que des inconnus la reconnaissaient dans la rue.
Ce phénomène dépasse les cas isolés. Les plateformes sociales regorgent désormais de séquences filmées en point de vue subjectif, où des hommes approchent des femmes dans des supermarchés, des aéroports ou des cafés. Ces contenus accumulent parfois des millions de vues et s’accompagnent de commentaires pouvant virer au mépris ou à la misogynie. Si la figure du « pick-up artist » n’est pas nouvelle, l’association avec des technologies discrètes marque un tournant.
Pour la chercheuse féministe Stephanie Wescott, cette pratique révèle une dynamique de pouvoir inquiétante : filmer sans être détecté suggère que certains se sentent autorisés à observer, enregistrer et contrôler l’image des femmes dans l’espace public. Le risque majeur, explique-t-elle, réside dans la perte d’autonomie corporelle être capté et exposé sans même en avoir conscience.
Une DJ texane, connue sous le pseudonyme Manic Muse, raconte une expérience similaire. Après avoir donné son numéro à un homme qui l’avait abordée dans une épicerie, elle soupçonne qu’il portait des lunettes connectées de Meta. Lorsqu’elle lui demande s’il l’a enregistrée, il cesse de répondre. Le lendemain, la vidéo apparaît en ligne et franchit rapidement la barre des vingt millions de vues. « C’est une violation totale », confie-t-elle, rappelant qu’elle n’avait consenti ni à l’enregistrement ni à devenir un contenu destiné à des millions d’internautes.
Les fabricants assurent pourtant avoir prévu des garde-fous. Les lunettes sont dotées d’un voyant lumineux censé signaler l’enregistrement, ainsi que de mécanismes empêchant théoriquement de masquer cette lumière. Mais dans la pratique, des autocollants capables de bloquer la LED circulent librement sur Internet. Meta reconnaît d’ailleurs que certains utilisateurs détournent ces produits, en violation des conditions d’utilisation qui interdisent le harcèlement ou l’atteinte à la vie privée.
La question juridique demeure complexe. Dans plusieurs pays occidentaux, filmer dans un espace public est généralement légal, sauf en cas de harcèlement ou d’usage abusif. Toutefois, la diffusion en ligne surtout à des fins commerciales peut faire intervenir le droit à l’image et la protection des données. Certaines victimes affirment néanmoins s’être heurtées à un vide pratique : les autorités ne savent pas toujours comment réagir face à ces situations hybrides, à mi-chemin entre technologie émergente et comportements sociaux problématiques.
Des organisations comme l’End Violence Against Women Coalition appellent déjà les gouvernements à adapter les lois. Selon elles, le simple fait d’être filmé sans consentement dans une intention malveillante constitue une atteinte au droit fondamental de circuler librement dans l’espace public.
Derrière cette controverse se dessine une réalité plus large : chaque innovation technologique transporte avec elle une promesse et un risque. Les lunettes intelligentes peuvent faciliter la création de contenus, documenter le quotidien ou enrichir certaines professions. Mais entre les mains de créateurs en quête de visibilité et parfois de revenus elles peuvent aussi devenir un instrument d’exposition forcée.
La véritable question n’est donc pas seulement technologique, mais culturelle : à l’ère de l’attention permanente, où chaque moment peut être monétisé, jusqu’où sommes-nous prêts à tolérer que nos interactions ordinaires deviennent un divertissement pour autrui ? Le consentement, longtemps considéré comme une évidence dans la sphère privée, s’impose désormais comme une exigence centrale dans nos vies publiques numérisées.


