Un procès à haute portée symbolique et juridique s’est ouvert à Los Angeles et pourrait profondément bouleverser la relation entre les grandes plateformes numériques et leurs utilisateurs. Une jeune femme de 20 ans, identifiée sous le nom de Kaley G.M., poursuit en justice Meta Platforms et YouTube, accusant ces entreprises d’avoir sciemment conçu des produits destinés à créer une dépendance chez les mineurs.
Selon son avocat, Mark Lanier, les documents internes des entreprises démontreraient que Meta et Google avaient pleinement conscience de l’impact neurologique et psychologique de leurs applications sur le cerveau des enfants et des adolescents. Malgré cela, affirme-t-il, les plateformes auraient continué à perfectionner des mécanismes défilement infini, notifications constantes, recommandations algorithmiques dont l’objectif principal était de capter l’attention le plus longtemps possible. « Il ne s’agit pas d’un accident, mais d’un choix délibéré », a-t-il déclaré devant les jurés.
La défense de Meta adopte une tout autre lecture. Son avocat, Paul Schmidt, a mis en avant le parcours personnel de Kaley, évoquant des antécédents familiaux difficiles, des violences verbales et physiques ainsi qu’un environnement instable dès la petite enfance. L’argument est clair : même en l’absence d’Instagram ou de Facebook, les troubles psychologiques de la plaignante auraient, selon eux, persisté.
Mais le cœur du procès ne porte pas sur les contenus publiés par les utilisateurs. La juge Carolyn Kuhl, qui préside l’audience, a été explicite : en vertu du droit américain, les plateformes ne peuvent être tenues responsables des contenus générés par des tiers. Le débat se concentre exclusivement sur la conception même des applications, leur architecture et leur fonctionnement.
Si le jury venait à reconnaître la responsabilité de Meta et de YouTube, les conséquences seraient considérables. Une telle décision fragiliserait l’un des piliers de la défense juridique des géants du numérique et ouvrirait la voie à des milliers de procédures similaires. À ce jour, plus de 2 300 plaintes comparables sont déjà pendantes aux États-Unis contre Meta, Google, TikTok et Snap.
Fait notable, Mark Zuckerberg, directeur général de Meta, devrait être appelé à témoigner personnellement au cours du procès, qui pourrait s’étendre jusqu’au mois de mars. Un événement rare, révélateur de la gravité des accusations portées contre l’entreprise.
Avant même l’ouverture des débats, TikTok et Snap ont choisi de conclure un accord amiable avec Kaley, sans reconnaître officiellement leur responsabilité, mais en évitant ainsi un examen public de leurs pratiques.
Cette affaire s’inscrit dans un contexte international de remise en question du modèle économique des réseaux sociaux. L’Australie et l’Espagne ont déjà interdit l’accès aux plateformes sociales aux moins de 16 ans, et d’autres pays envisagent des mesures similaires, invoquant la dégradation de la santé mentale des jeunes.
Au fond, le procès soulève une interrogation majeure : les réseaux sociaux sont-ils de simples outils neutres, ou des systèmes intentionnellement conçus pour exploiter les mécanismes cognitifs humains, en particulier ceux des enfants ? La réponse que donnera la justice californienne pourrait marquer un tournant historique, bien au-delà des frontières américaines.
Pour TekTek, ce dossier dépasse largement la sphère technologique. Il touche à la responsabilité éthique des entreprises, à la protection de la jeunesse et à la nécessité d’adapter le droit à une réalité numérique devenue omniprésente. Les décisions prises aujourd’hui pourraient façonner l’avenir du numérique pour des générations entières.


